Un pigeon

L’une des dernières questions que j’avais évoquée il n’y a pas si longtemps que cela, était en quoi la « faillite » De Jaegher jouait-elle sur la trésorerie de Quéméneur.

Vou savez, mes enfants, que je ne suis pas spécialement doué en compta et gestion. Du +, c’est l’équivalant du pognon dans la poche et le – c’est de la dette ou des trucs qu’on doit verser. A ce que j’ai cru comprendre, le Quéméneur, il fonctionnait avec ce genre de notion, jamais plus compliqué. Et même jamais un ligne de comptabilité dans aucun registre. Un petit carnet. C’est tout. Par contre, il avait, comme des aides mémoire, un courrier abondant qui jalonnait ses affaires. Pour le reste, on n’en saura jamais rien. Tout dans la tête. Et au franc près par contre.

Mais faut pas être grand clerc pour comprendre que dès le début de l’année 1923, y a pas grand chose, côté fond de trésorerie. Et même qu’il serait aux abois, ça , franchement, j’en serais pas bien surpris.

Les poteaux de mine ? À ce moment ? Ça semble coincer. Il se peut qu’il ait « vendu » les derniers bois exploitables de Traou-Nez au commissionnaire De Jaegher qui ne l’a pas payé. C’est sans doute Kerné qui a choisi ce commissionnaire, mais c’est sans importance. En tout cas le tribunal de commerce (Présidence Vallée…) a choisi la faillite pour André mais l’ardoise pour Pierre. C’est comme ça. Et ça ne se discutera pas.

Donc, comme il n’y a plus à en tirer grand chose de Traou-Nez, dans l’immédiat, la seule solution, c’est de le vendre. Et au plus vite. Mais ce bon Verlingue, il n’en veut pas du tout. Trop d’investissement. Même pas pour des fagots. Et la cadillac ? Encore moins.

Et puis, il y a les impôts qui vont lui tomber sur le dos. Il y aura toujours moyen de faire baisser la contribution mais il faudra aligner des chiffres…Regardez d’un peu près ce bilan qu’il produit, Pouliquen. En 9 ans, son beau frère, il a investi dans Ker Abri, 100 000 F, Traou-Nez, 140 000, des obligations « ligne électrique » 185 000, avance à Pouliquen 160 000, mobilier 40 000 soit 625 000 F (et je ne tiens pas compte du reste de l’actif). C’est 69 500 F par an de bénéfices investis . C’est vachement loin des 24 500 déclarés pour 1920.

D’accord, c’est un peu grossier comme calcul, c’est du fait à la louche . Mais on ne doit pas être bien loin d’une vérité. Le chiffre du million de redressement avancé par Marie-Jeanne, c’ est peut-être de « l’insanité » comme le dit Pouliquen, mais les 11 300 F payés par la succession c’est à mon avis un belle entourloupe.

Pour le moment, au début de 1923, il va donc bien falloir trouver une autre activité et le besoin doit être sérieux.

Et là, je vous ressorts le jugement de Saleun, le banquier à qui , Quéméneur, assez joyeux, va quémander 100 000 F

Dans le Journal du 28 juin 1923, ce monsieur déclare :

« Je dois dire que Monsieur Quéméneur, bon garçon au demeurant, était assez naïf en affaire et plusieurs fois, j’avais eu l’occasion de le tirer des griffes de certains aigrefins qui visaient sa bourse »

Vous croyez, les enfants que ça correspond au portrait que tire de lui le proc de Morlaix : « par son intelligence et son travail (il) a créé une situation florissante » ?

Mais fermons la parenthèse. Pourtant je devrais mettre ça en exergue du bouquin que , moi aussi, je vais écrire sur l’ affaire (non, non . C’est pour vous mettre en boîte. Je rigole. ) Parce que c’est bien là, le ressort de tout ça. Quéméneur, c’est un gros naïf . Le pognon lui a fait tourner la tête et quand il s’est retrouvé à ne plus avoir à vendre que des bouts d’allumettes, il est tombé dans le panneau de la BPC. Il s’est fait avoir avec son poste de Directeur comme il s’est fait avoir avec ses bleuettes à Marie Jeanne.

Je vous entend crier mes enfants, « Re-Referme la parenthèse ». Oui, c’est bon ! Mais on a quand même la liberté de faire de la parenthèse, Non ! Et autant de fois qu’on veut ! Non ! Et si vous n’êtes pas contents, je vous envoie lire ailleurs. Vous savez, là ou il y a du « Circulez » ou de l’antédiluvien « isn’it » Vous avez vu là-bas, on s’est refait une santé en travaillant un nouveau look, et la Pin Up des bibliothèque a refait surface. C’est sans doute manière de faire de l’œil au vieux croûton qui me sert d’image. Non. Je ne mettrai pas d’huile sur le feu. Mais je souris quand même.

Quéméneur, donc, il est dans l’impasse. Mais pas dans le flou. Il ressort de plusieurs témoignages qu’il ne parle pas de ses projets à tout le monde. Et si Vacquié lui a précisé , dans un premier temps de ne pas parler du projet, Quéméneur a su garder le silence. Et pourquoi garder le silence ? Mais parce que c’est la base de toute arnaque.

Enfin, il reste un point secondaire, même s’il se chiffre à 185 000 F . La somme est grosse. 185 000 F des obligations « ligne électrique » Pour ce fichu placement, j’ai passé des heures à chercher. C’est des actions ? C’est une société ? Je n’ai rien trouvé. Le barrage de Guerlédan , c’est bien plus tard.

A cette époque, un expansion énorme de l’électrification avait provoqué un « boom » dans l’investissement

voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_des_bourses_de_valeurs#La_%C2%AB_M%C3%A9gawatt_Mania_%C2%BB_boursi%C3%A8re_des_ann%C3%A9es_1920

Mais rien ne me permet de mettre une réalité derrière cette fichue « ligne électrique »

185 000 F . C ‘est un paquet, quand même. Et il n’ y a que cela. Pas d’autres placements. Tu parles d’un portefeuille mal géré…Non, il y a une misère placée dans la Presse locale.

Comme je cherchais dans Google et Retronews, l’entrée « fausses actions », je suis tombé sur devinez qui ? En 1924, ce vieux Albert Douche, vous savez le copain de notre cher Gauthier. Alors mon imagination n’a fait qu’un tour, et voilà encore du roman. Et là, je précise , c’est encore du roman. Mais ça aurait pu être du vrai.

Moi, c’est Douche, Albert Douche et parfois Albert Necker.

Et ce soir, c’est Vidal qui m’a coincé. Un truc un peu niais, en fait. Je savais bien qu’on me cherchait du côté de la poule. Un demi-sel avait raconté des foutaises pas bien malignes . Il avait balancé comme quoi, qu’ à l’imprimerie on avait tiré un gros paquet de fausses actions. De là, les poulets ont pensé que des petits rentiers s’étaient vu en acheter la plus part. Et de fil en aiguille, ils nous sont tombé dessus. Sur moi surtout. Un pote m’avait averti. Et aussi sec, j’ai filé chez ma mère. Pour me mettre un peu au vert. Mais, voilà -t-il pas qu’ils l’ont appris. J’ étais en train de réviser mon artillerie, mais je sais pas ce qu’il lui a pris à mon calibre, il est parti tout seul . Et dans ma binette. Peu de temps après, les flics arrivent et on a dit que j’avais tenté de me suicider.

A l’interrogatoire, avec son accent comme la musique d’Avignon, il me parle de mon vieux pote Gauthier, et d’un autre du Midi, un certain Dalton et d’un troisième Vacquié.

Moi, ça m’a laissé froid comme le pôle Nord.

Mais dans ma tête, j’ai fait gaffe. Le Quéméneur, je le connaissais. Ben oui. Un pigeon, un pigeon de la plus belle espèce. En 1921-22, c’était la ruée sur les valeurs qui investissaient dans l’équipement électrique. Dans tout le pays. Du coup, j’avais eu l’idée d’imprimer des obligations de toutes sortes de petites compagnies où le mot « électricité » figurait en gros, très gros. Et je les plaçais à des vieux rentiers du fin fond de la province. Quéméneur, que j’avais amorcé à la sortie de la Salle du Conseil Général de Quimper, il était plein aux as, avec des billets plein sa sacoche. On s’est entendu et que je lui fourgue un énorme paquet d’obligations, la totalité que j’avais ce jour là. Et il en a re-voulu. Tant est si bien, que je suis repassé à l’imprimerie pour une autre commande.

Un jour, avec des potes, à Paris, on causait de la drôle de mentalité des pigeons. Et moi, je parle de Quéméneur . Et Dalton et Vacquié, je les connaissais depuis longtemps , par Gauthier. Ils cherchaient des clients en Bretagne. Ils se sont intéressé à lui. Je leur ai donné son adresse à Landerneau. Je sais qu’ils l’ont contacté.

Alors que le Quéméneur, il avait versé la moitié du flouse pour entrer dans la BPC, il a disparu. Pffff. Plus rien.

A la BPC, ça leur a foutu les jetons, pendant un temps. Mais rien.

L’arrestation de Douche en 1924, c’est là

Sa bonne tête vous servira d’image du jour…

5 commentaires sur « Un pigeon »

  1. Avoir du bien au soleil ne garantit pas contre les problèmes de liquidités. Et dans ce cas,il faut vendre ou hypothéquer.
    Cet article, plutôt que de répéter comme un perroquet les hagiographies de Quéméneur, fait des liens avec différentes sources. Saleun le banquier, les courriers avec la BPC, les garagistes, les agents immobiliers. Il fallait vendre Traou Nez.
    Pour ce qui est des actions, on peut toujours avoir des titres dans un coffre-fort. Des vrais ou des faux…le roman Douche est osé. On se serait aperçu de cette arnaque là lors de liquidation de la succession.
    Pour le reste il y a des traces des pourparlers avec Vacquie. Est-ce des griffes de la BPC que Saleun a tiré Quéméneur. Rien ne le dit.

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    1. Certains effectivement continuent dans l’hagiographie même si d’autres témoins ,comme Saleun, donnent une image bien différente du de cujus. (Non, je pense que Saleun est intervenu pour d’autres aigrefins) . Certains, qui n’ont aucune idée de la technique comptable, confondent actif et trésorerie. Certains nous donnent des pistes qui vont plutôt dans mon sens , par exemple où sont passé en 1923 les 30 000 F de la vente des terrains de septembre 1922. Certains nous ont trouvé des pistes qui orienteraient les recherches sur la « ligne électrique » : il semblerait donc que Quéméneur concentrait son placement sur uniquement cette action , pratique très périlleuse en matière de placement. Par ailleurs, on constate qu’il a vite remplacé sa Panhard, ce qui bien entendu lui a coûté…
      Non, je ne cherche pas à salir Quéméneur. Je ne raisonne pas comme ça , en bien et en mal…..

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      1. Mon analyse est qu’en mai 1923, il est clair que Pierre Quéméneur est à court de liquidités.La base des affaires est de disposer de trésorerie suffisante pour faire face aux paiements courants, aux imprévus et surtout financer de nouvelles opportunités. Il a gagné beaucoup d’argent facilement pendant la guerre maintenant les temps sont beaucoup plus difficiles. On voit clairement qu’il cherche à réorienter son business mais il part un peu dans tous les sens. C’est un signe qui montre qu’il n’a aucune stratégie. Il ne sait pas ou il va.La situation peut être inquiétante sur le moyen terme. Comme il n’a pas de stratégie, il est à la recherche de toutes les d’opportunités de business qui se présentent, il est une proie facile aux « get rich quick scheme ».

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      2. Nous nous rejoignons tout à fait. Je vous renvoie à celle qui a écrit le 23 juin 2015 :

        2/ Des trésoreries désastreuses

        Nos deux larrons avaient un manque de liquidités qui n’est plus à prouver.

        Seznec semblait le plus touché des deux, au vu de sa liste de créanciers.

        Ils étaient en situation de fragilité. Il leur fallait « se refaire la cerise » et presto.

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  2. Il est assez difficile de cerner quel était le vrai caractère de Pierre Quemener. Tout est raconté de façon à le décrire comme quelqu’un de crédule en affaire. Il n’empêche qu’il a su forcer son beau-frère à trouver (on aimerait bien savoir par quel moyen) 100000 francs qu’il n’avait pas. Maître Pouliquen malgré son côté pugnace n’a pas été en mesure de le lui refuser.
    Il se pourrait que le rachat de la dette en échange de la Cadillac, ne soit pas un service rendu et forcé à Seznec mais le fait de l’homme d’affaire qui a déjà des visées sur des affaires de voiture.

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